Rastafari

Rite

Aussi connu·e sous : Rastafarisme, Rasta, Ras Tafari

Afro-Jamaïcains

Mouvement religieux et culturel apparu en Jamaïque au début des années 1930, après le couronnement de Hailé Sélassié comme empereur d'Éthiopie, en qui ses premiers prédicateurs virent le Messie revenu. Il fait de l'Éthiopie, appelée Sion, l'horizon d'un retour des descendants d'Africains déportés, et désigne la société coloniale sous le nom de Babylone. Diffusé dans le monde par le reggae, il se divise en plusieurs « maisons », dont la Nyabinghi, les Bobo Shanti et les Twelve Tribes of Israel.

  • messianisme
  • rapatriement
  • identité africaine
  • critique de l'ordre colonial
  • musique

En détail

Le rastafari naît dans les quartiers pauvres de Kingston peu après novembre 1930, quand Ras Tafari Makonnen est couronné empereur d'Éthiopie sous le nom de Hailé Sélassié. Ses titres de « Roi des rois » et de « Lion conquérant de la tribu de Juda », et la descendance que sa dynastie revendiquait du roi Salomon et de la reine de Saba, persuadent quelques prédicateurs de rue, Leonard Howell, Joseph Hibbert, Archibald Dunkley et Robert Hinds, que le Messie est revenu racheter les Noirs. Le terrain avait été préparé par Marcus Garvey, qui tournait le regard des Afro-Jamaïcains vers l'Afrique, et par l'éthiopianisme, cette lecture du psaume 68 (« l'Éthiopie tendra bientôt les mains vers Dieu ») qui y voyait l'annonce d'une rédemption africaine. Le mouvement a donné à des générations de Jamaïcains pauvres une identité africaine assumée et un langage pour dire leur rejet de l'ordre colonial, avant de se répandre bien au-delà de l'île.

Howell est le plus connu de ces fondateurs. Jugé à Morant Bay en mars 1934 pour sédition, il est condamné à deux ans de travaux forcés, Hinds à un an. Son petit livre The Promised Key, paru en 1935 sous le pseudonyme de G. G. Maragh, présente Sélassié comme « le Dieu suprême ». En 1940, il fonde dans les collines de Saint Catherine la communauté de Pinnacle, la première du mouvement, que la police investit en 1941 puis en 1954. L'historien Daive Dunkley a montré que la presse, les Églises établies et les dirigeants syndicaux ont pris part à cette répression aux côtés du gouvernement colonial. À la fin des années 1940, un groupe plus jeune et plus radical, la Youth Black Faith, adopte les dreadlocks, fait de la ganja un sacrement et forge un argot propre ; Barry Chevannes, qui a recueilli les souvenirs des premiers adeptes, situe là l'origine des locks, contre ceux qui la rattachaient aux images des Mau Mau du Kenya.

Le mouvement n'a pas de tête. D'après Chevannes, la plupart des dreadlocks se rattachent à la maison Nyabinghi, menée par des anciens dont l'autorité tient à l'âge, à l'expérience et à l'éloquence. Son nom, emprunté sur la foi d'un article de presse erroné à un culte des Grands Lacs, désigne aussi les binghi, célébrations de plusieurs jours où l'on « raisonne » le jour et où l'on joue du tambour, chante et danse la nuit, pour l'anniversaire du couronnement, le Noël éthiopien, la naissance de l'empereur ou sa visite en Jamaïque. Deux autres maisons se sont formées autour d'un chef charismatique : les Bobo Shanti (Ethiopia Africa Black International Congress), fondés en 1958 par Prince Emmanuel Charles Edwards, seuls à vivre en communauté séparée et coiffés d'un turban ; les Twelve Tribes of Israel de Vernon Carrington, dit Prophet Gad, détachés en 1968 de l'Ethiopian World Federation et plus ouverts aux classes moyennes. Le régime ital écarte le sel, le porc et les aliments transformés. Le rite le plus courant reste le raisonnement, discussion en cercle où passe le calice de l'herbe sacrée.

L'Éthiopie demeure l'horizon du rapatriement. En 1961, une mission jamaïcaine comprenant trois rastafari visite l'Éthiopie, le Nigeria, le Ghana, le Liberia et la Sierra Leone ; en avril 1966, Hailé Sélassié est accueilli en Jamaïque par des foules immenses et nie publiquement sa divinité, que des rastafari disent l'avoir entendu confirmer en privé. À Shashamane, dans le sud de l'Éthiopie, il avait concédé 200 hectares aux membres de l'Ethiopian World Federation pour les remercier de leur soutien pendant la guerre italienne : la tradition rastafari date ce don de 1948, les archives de 1950, selon l'historienne Giulia Bonacci. Des Jamaïcains s'y installent à partir de 1968, beaucoup repartent après la réforme agraire de 1975, et la communauté comptait environ 600 personnes de quinze nationalités en 2003. Chevannes insiste pourtant sur une filiation moins visible que le reggae de Bob Marley ou les drapeaux éthiopiens : la vision du monde rastafari prolonge celle du revivalisme et des religions paysannes de Jamaïque. Le lien avec l'Éthiopie relève d'une construction religieuse et politique, d'où les tensions avec l'Église orthodoxe éthiopienne, établie à Kingston en 1970, dont beaucoup de rastafari se sont rapprochés sans en accepter toute la doctrine.

Attributs

  • dreadlocks
  • couleurs rouge, or et vert
  • lion de Juda
  • calice (pipe à eau rituelle)
  • tambours nyabinghi

Généalogie

Entités liées
Nyabingi, Makeda, Ménélik Ier, Kumina, Myal

Récits associés

Culte contemporain

Le mouvement reste très visible en Jamaïque, où aucun recensement fiable n'existe : Chevannes estimait au milieu des années 1990 le nombre d'adeptes entre 70 000 et 100 000, soit 3 à 4 % de la population. Il s'est répandu dans toute la Caraïbe, en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique (notamment en Afrique du Sud et en Éthiopie, où subsiste la communauté de Shashamane), en Australie, en Nouvelle-Zélande et jusqu'au Japon.

Notes

On écrit aussi « rastafarisme », mais beaucoup d'adeptes refusent ce suffixe, qui fait du mouvement un « isme » parmi d'autres. La prophétie souvent attribuée à Garvey, qui aurait annoncé le couronnement d'un roi noir en Afrique, n'est appuyée par aucune source académique connue ; Dunkley note seulement que Howell reprenait un message proche de celui de Garvey, lequel traita pourtant Sélassié de « lâche » en 1937, après sa fuite à Londres. La date de fondation des Bobo Shanti (1958) vient de l'article de Barnett ; leur installation à Bull Bay, à l'est de Kingston, et le détail du rassemblement de 1958 ne sont attestés que par des sources non académiques (Wikipédia, site du mouvement). La date du don de Shashamane (1948 dans la tradition orale, 1950 dans les archives) et sa superficie (cinq gashas, soit 200 hectares) suivent Bonacci ; d'autres ouvrages de référence donnent 1955 et 500 acres. L'origine du nom Nyabinghi, tirée d'un article de 1934-1935 qui présentait à tort Sélassié comme le chef d'une société secrète de ce nom, est détaillée dans la fiche consacrée au culte des Grands Lacs.

Tags

Sources

  • Chevannes, B. (1994). Rastafari: Roots and Ideology
  • Chevannes, B. (1995). Rastafarians. In Dow, J.W. (dir.), Encyclopedia of World Cultures, vol. 8 : Middle America and the Caribbean
  • Edmonds, E.B. (2008). Rastafari. In Darity, W.A. (dir.), International Encyclopedia of the Social Sciences (2e éd.)
  • Dunkley, D.A. (2013). The Suppression of Leonard Howell in Late Colonial Jamaica, 1932-1954. New West Indian Guide, 87
  • Bonacci, G. (2011). An Interview in Zion: The Life-History of a Jamaican Rastafarian in Shashemene, Ethiopia. Callaloo, 34(3)
  • Bonacci, G. (2015). Exodus! Heirs and Pioneers, Rastafari Return to Ethiopia
  • Barnett, M. (2005). The Many Faces of Rasta: Doctrinal Diversity within the Rastafari Movement. Caribbean Quarterly, 51(2)

À lire aussi